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Jean-Louis Etienne: l'énergie sans parti-pris

-Recueilli par Robert Arnoux

En 1986, Jean-Louis Etienne partit à pied, seul, pour le pôle Nord — depuis l'île Ward Hunt à l'extrême nord du Canada, 63 jours de marche sur l'océan arctique gelé. Médecin, alpiniste, navigateur, il a souvent dit que marcher vers le Pôle « ne demande pas de compétence particulière » mais de l'endurance, de la détermination, une force mentale quasi surhumaine. L'expérience a décidé de sa vie : seul ou dans le cadre d'expéditions internationales, il explorera les pôles, les parcourra en tous sens, en traineau à chiens, en goélette dérivant dans les glaces, en ballon, en dirigeable. Explorateur, l'homme est également un scientifique qui s'interroge sur la fragilité de la planète — la problématique de l'énergie est au cœur de sa réflexion. Refusant d'être prisonnier des dogmes et des « postures », Jean-Louis Etienne considère que « le nucléaire est l'énergie de l'intelligence » et s'est prononcé, à plusieurs reprises, en faveur d'ITER.

Il a bien voulu répondre aux questions d'ITER magazine.

Médecin, alpiniste, équipier d'Éric Tabarly sur le Pen Duick VI, Jean-Louis Etienne est le premier, en 1986, à atteindre le pôle Nord en solitaire. En Arctique comme en Antarctique, à pied, en chien de traineau ou en ballon, la problématique de l'énergie a toujours été au coeur de sa réflexion. © Francis Latreille (Click to view larger version...)
Médecin, alpiniste, équipier d'Éric Tabarly sur le Pen Duick VI, Jean-Louis Etienne est le premier, en 1986, à atteindre le pôle Nord en solitaire. En Arctique comme en Antarctique, à pied, en chien de traineau ou en ballon, la problématique de l'énergie a toujours été au coeur de sa réflexion. © Francis Latreille
Quelle place occupe la gestion de l'énergie quand on marche tout seul vers le Pôle ?


Au pôle Nord en 1986, j'avais deux sources d'énergie : le white gaz pour le réchaud, une essence très pure, sans graisse, qui ne gèle pas, et des batteries lithium-ion pour la radio HF et la balise Argos. Ces deux sources étaient vitales et l'économie d'énergie était une obsession. En situation extrême, on est sensibilisé au caractère précieux de l'énergie. C'est cette expérience qui vous a conduit à vous préoccuper, de manière plus globale, des problématiques énergétiques ? Pour chaque expédition, la production et la consommation d'énergie est une préoccupation constante. La réflexion sur l'optimisation des ressources locales m'a conduit à me pencher sur les potentiels et les limites des énergies renouvelables, notamment le stockage de l'électricité.

 

C'est cette expérience qui vous a conduit à vous préoccuper, de manière plus globale, des problématiques énergétiques ?

Pour chaque expédition, la production et la consommation d'énergie sont une préoccupation constante. La réflexion sur l'optimisation des ressources locales m'a conduit à me pencher sur les potentiels et les limites des énergies renouvelables, notamment le stockage de l'électricité.

Votre résidence principale (Interview Figaro 13/05/2008) « fonctionne à partir du solaire ». Est-ce que vous couvrez tous vos besoins domestiques de cette manière ? Pensez-vous que cette solution puisse être généralisée ?

J'ai effectivement 80 panneaux photovoltaïques sur le toit mais je ne suis pas auto-producteur. Je vends à EDF. Je pense que le mix d'énergies renouvelables, toutes sources cumulées, pourront dans le futur couvrir les besoins domestiques de personnes bien au fait de la gestion de l'énergie, qui auront un habitat très bien isolé et fqui auront fait le choix d'équipements à faible consommation. Mais c'est loin d'être insuffisants pour les gros appels d'énergie (industrie lourde, transports lourds, cimenteries...).

A l'échelle de la planète, l'Agence internationale de l'énergie prévoit une augmentation de la demande mondiale d'électricité de l'ordre de 80% d'ici 2040. Avez-vous le sentiment que les décideurs politiques ont pris la mesure de ce défi ?

Si l'on additionne les besoins croissants des voitures électriques, ceux des vastes mégapoles où sera concentrée 75% de la population mondiale, ceux de la consommation des data centers, des téléphones portables, tablettes, objets connectés etc... il est évident que la consommation électrique va exploser. Je pense que les décideurs politiques, qui sont entourés de spécialistes, sont bien informés. Mais la facilité d'accès aux énergies fossiles, notamment au charbon bon marché, n'incite pas à s'engager sur d'autres ressources, à l'exception des énergies renouvelables qui sont imposées par les engagements politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre et par les attentes de la population.

Le nucléaire, sous ses différentes formes, occupera une place importance dans le « mix énergétique » des décennies qui viennent. Certains, dans les milieux « verts » et « écologistes » se sont étonnés de votre approche du nucléaire... Vous avez dit un jour : « Si le pétrole est l'énergie de la Terre, le nucléaire est l'énergie de l'intelligence. »

L'attitude face à l'énergie relève plus de la posture et du suivisme que d'une réelle culture qui demande de faire l'effort de se pencher sur le problème. Il faut envisager la sortie des fossiles, pour des raisons climatiques et aussi parce qu'ils finiront par se tarir ou devenir trop couteux à exploiter. Après les énergies de stock il faudra passer aux énergies de flux. Les énergies renouvelables —faible densité, problème d'acceptabilité (éoliennes, barrages hydroélectriques, fermes photovoltaïque...), stockage limité de l'électricité —, n'y suffiront pas. Alors pourra-t-on se passer du nucléaire ? Je parle des réacteurs de Génération IV ou d'ITER. En ce sens je suis favorable à la poursuite des recherches sur l'énergie nucléaire.

Soixante-trois jours de marche, seul, sur l'océan arctique gelé —une expérience unique, qui conduit à s'interroger sur soi-même et l'avenir du monde. © Francis Latreille (Click to view larger version...)
Soixante-trois jours de marche, seul, sur l'océan arctique gelé —une expérience unique, qui conduit à s'interroger sur soi-même et l'avenir du monde. © Francis Latreille
Pensez-vous que l'on finira par sortir du débat quasiment « théologique » entre partisans et adversaires du nucléaire ?


L'hostilité au nucléaire est très forte. Au-delà des problématiques de sécurité et de production de déchets, auxquelles chacun est sensibilisé, les mobiles de l'aspiration à une sortie du nucléaire viennent d'une rupture générationnelle profonde. Née dans le secret des recherches sur les armes de destruction massive, l'énergie nucléaire civile a hérité de ce lourd passé. On est anti-nucléaire parce qu'on est pacifiste. Être favorable au nucléaire c'est pactiser avec la face obscure de l'humanité. Nagasaki, Hiroshima, les rampes de missiles, la guerre froide sont des symboles de la haine entre les peuples, entretenue par l'orgueil des nations à vouloir dominer le monde. Ca ne facilite pas le débat.

Et pour aborder la question du nucléaire en toute sérénité, que faudrait-il faire ?

C'est difficile, il faut rester calme... Défendre le nucléaire à tout prix, ça ne passe pas. Il faut parler des besoins énergétiques colossaux à l'échelle de l'humanité, aujourd'hui couverts en grande majorité par les ressources fossiles mais dont la disponibilité ne dépassera pas le siècle. Les énergies renouvelables doivent être développées au maximum de leur potentiel mais elles n'y suffiront pas : à titre d'exemple il faudrait 400 éoliennes de 2 MW pour faire circuler le métro et le RER à Paris, et à condition qu'il y ait un vent constant. On aurait tort de refuser le potentiel énergétique de l'atome. E = mc2 : tout le monde connaît la formule mais très peu savent ce que ça signifie — on parle d'une production d'énergie proportionnelle au carré de la vitesse de la lumière. C'est ce que j'explique : que les réacteurs actuels sont de conception ancienne et que les progrès de la science et de la technologie pourraient proposer un nucléaire durable à la fin du siècle.

D'un pôle l'autre: à bord du voilier polaire Antarctica, en 1991-1992, Jean-Louis explore la Patagonie, la Géorgie du Sud et la péninsule Antarctique pour mieux faire connaître les régions polaires et comprendre le rôle qu'elles jouent sur la vie et le climat de la terre. (Click to view larger version...)
D'un pôle l'autre: à bord du voilier polaire Antarctica, en 1991-1992, Jean-Louis explore la Patagonie, la Géorgie du Sud et la péninsule Antarctique pour mieux faire connaître les régions polaires et comprendre le rôle qu'elles jouent sur la vie et le climat de la terre.
Vous vous êtes prononcé à différentes reprises en faveur d'ITER. Qu'est-ce qui vous attire dans ce pgrand rogramme international sur « l'énergie de fusion » ?


Mise à part la géothermie, toutes les énergies que l'on trouve dans la nature ont pour origine le soleil. Il y a celles que l'on qualifie d'inépuisables : le photovoltaïque, le solaire thermique, l'éolien, la biomasse, l'hydroélectrique (évaporation- précipitation), indirectement les courants de marée qui sont liés à la position du soleil et de la lune. Et bien sûr les énergies fossiles, lente transformation sur des millions d'années de matières végétales, produite par la photosynthèse, sous l'action de la chaleur et la pression de l'écorce terrestre. C'est encore l'énergie du soleil transformée dans un temps très long, non renouvelable à l'échelle de l'humanité. Toutes ces énergies sont produites par le rayonnement solaire. La tentation est grande d'essayer de reproduire un "soleil sur terre". C'est en ce sens qu'ITER est un beau projet audacieux.

A vos yeux, quels sont les atouts de « l'énergie de fusion » ?

Pas de production de déchets à vie longue, ressource quasi inépuisable, pas de risques d'explosion, arrêt instantané en cas de problème.

Vous avez récemment visité le site d'ITER. Vous attendiez-vous à ce que vous avez vu ? Qu'avez-vous ressenti ?

La construction est monumentale. Le défi est immense et exaltant : on parle de maîtriser les réactions de fusion qui se produisent à des millions de degrés dans le cœur du soleil. C'est un projet planétaire qui me rappelle le CERN par la complexité de sa structure et les ambitions de recherche, un compagnonnage entre science fondamentale et très haute technologie.

Cliquer ici pour plus d'information sur les activités de Jean-Louis Etienne.