Ce mélange pauvre, cependant, allait donner de beaux résultats. A 19 heures 44, dans le plasma du JET porté à une température de l'ordre de 200 millions de degrés, la fusion des noyaux de deutérium et de tritium allait générer pendant deux secondes entre 1,5 et 2 mégawatts (MW) de puissance de fusion.
Même si l'embrasement avait été bref; même si la puissance libérée demeurait modeste, la démonstration était faite: on avait recréé le feu des étoiles. Trois générations de physiciens, depuis les premiers travaux d'Ernest Rutherford dans les années 1930, avaient attendu ce moment.
Le seul « risque » qu'à vingt ans de distance Paul-Henri Rebut reconnaît avoir pris ce jour-là, c'est d'avoir accepté que les médias assistent en direct à l'expérience. « Les journaux, les chaînes de télévision, les radios avaient eu vent de notre décision de lancer les opérations en deutérium-tritium et tous avaient insisté pour être présents dans la salle de contrôle. J'ai accepté leur présence parce que le public, qui finance nos recherches, a le droit d'être informé. Je ne l'ai pas regretté. Le lendemain, nous étions à la Une de tous les plus grands journaux du monde... »
« Cette réussite, écrivait le New York Times, marque une étape majeure dans la maîtrise, pour le bien de l'humanité, de ce même feu thermonucléaire qui fait briller le Soleil et produit la terrifiante bombe H ». En France, Le Monde saluait « une étape décisive dans un processus qui doit conduire au contrôle d'une énergie presque inépuisable ». Et, comme on pouvait s'y attendre, l'expression « Soleil en bouteille » était partout...
Tandis que le monde s'émerveillait, Rebut et les équipes du JET préparaient déjà l'étape suivante. En démontrant la faisabilité de l'énergie de fusion, résumait le communiqué de presse officiel, le JET avait « construit les bases sur lesquelles sera édifié le réacteur expérimental ITER, qui doit être construit dans le cadre d'une collaboration internationale ».
"Le JET, en soi, n'était d'aucune utilité s'il n'ouvrait la voie à une machine nouvelle et plus puissante », résume aujourd'hui Paul-Henri Rebut. De fait, le programme ITER, initié sept ans plus tôt, allait aborder dès 1992 la phase des études d'ingénierie (Engineering Design Activities) tandis que trois « sites communs » (Joint Work Sites) étaient établis à San Diego aux États-Unis à Garching en Allemagne et à Naka au Japon.
De Culham, la torche thermonucléaire allait bientôt passer à Princeton, aux États-Unis, où le Laboratoire de physique des plasmas (PPPL) exploitait depuis 1982 le Tokamak Fusion Test Reactor (TFTR), une machine à peine moins imposante que le JET, construite en même temps que lui et comme lui conçue pour fonctionner au mélange deutérium tritium (DT).